Textes Rozsda

Endre Rozsda

Méditation

Paris, 1960

Quand je me mets à peindre, je fais tout mon possible pour éliminer de la toile tout ce qui est blanc, tout ce qui me dérangerait, je m’efforce de créer une surface trouble sur laquelle je puisse me mettre à chercher, en tâtonnant, un certain ordre qui, de degré en degré, modifie l’ordre antérieur et crée un autre désordre. C’est le matériau qui crée la surface mentale d’où je peux partir à la recherche du temps.

La machine à remonter le temps me transporte dans le passé et me fait découvrir les choses que je ne comprenais pas au moment où je les vivais. C’est maintenant que leur sens m’apparaît.

Mais ce qui est le plus curieux, c’est que ces glissements en arrière ne tendent pas seulement vers mon passé mais aussi vers celui de mes prédécesseurs ; j’y retrouve des liens avec aujourd’hui, je suis contemporain d’événements très anciens, je ne ressens pas le passé comme l’histoire, mais comme un présent perpétuel. De toute évidence, je n’oublie pas que je peins. Ou plus exactement, je l’oublie sans que cela s’oublie, je cherche sans cesse des rapports de couleurs, des corrélations de formes qui font un tableau.

On me dit souvent que je bâtis mes tableaux. Il n’en est pas question, car c’est le tableau qui me bâtit. Il me transpose de telle manière que je suis différent en terminant une toile de ce que j’étais en la commençant, je suis la Parque qui tresse le fil du temps, qui crée les choses, mais non celle qui les achève.

Je me rêve vivant dans un monde où je puisse marcher sur la dimension du temps, en avant, en arrière, vers le haut, vers le bas ; où je puisse marcher, adulte, dans un temps où je fus en réalité enfant. Et enfant maintenant que je suis vieux, j’ouvre les fenêtres pour voir au-dehors. J’ouvre les fenêtres fermées pour voir au-dedans.
J’éclaire des objets et des hommes, réveille des dormeurs, éveille les morts, je les fais parler d’événements qu’ils n’avaient peut-être jamais vécus, je capte des sons, je tisse des fils multicolores pour les attraper et j’écoute leurs appels, je saute ici et là, pinceau en main, occupé à vite fixer le passé.

Sourires d’antan brillent à nouveau. Dents scintillantes-sourires.

L’amitié me prend pour des êtres oubliés. Quand j’ouvre le premier couvercle pour pénétrer plus avant, dans les strates multiples de la profondeur, je rencontre les gens que j’avais à croiser, je réorganise les choses, je retrouve des balles depuis longtemps perdues que je peux relancer dans le temps cotonneux, je m’allonge dans l’herbe et regarde les nuages s’enrouler ; je cherche la girafe, le poisson, les chevaux galopants, je photographie ce qui n’est plus là, ce qui s’enfuit.

Le bien et le mal sont déjà ailleurs, je reste, je pêche sans ligne et sans filet, j’attrape d’étranges poissons : poissons parlants, moi le pêcheur muet.

Je me promène dans des rues anciennes ; je cours derrière les mots envolés, les cerceaux lancés, les amours perdus.

Assis sur la terrasse, je me regarde de loin.

Je cherche de nouveaux liens et je tâche de trouver des réponses qui posent de nouvelles questions. Quand j’ai trouvé la question, je me remets en marche. Y a-t-il un but, un sens, un devenir ?

Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal et pourquoi ?

L’amour, pourquoi fait-il souffrir et pourquoi le cherche-t-on pourtant ? Je tresse, je file les cordes pour pouvoir monter et descendre, pour atteindre des hauteurs et des profondeurs d’où voir les choses d’en bas ou d’en haut.

Je porte les perspectives en moi, l’horizon est en haut, en bas ou hors du tableau, et des lignes qui courent se rencontrent quelque part.

Le ciel bleu est quelquefois blanc ; l’herbe verte est souvent rouge. La trame des capillaires englobe tout, tout vit, les pierres sont molles ; l’eau se dresse, pétrifiée, sur la pointe des pieds. La lumière rayonne et me transporte au loin.

Des enfants, non encore nés, somnolent, vieillis, la barbe couleur de cendre, dans des parcs abandonnés dont les arbres ne sont même pas plantés.

Dans des crânes depuis longtemps morts naissent de nouvelles idées, dirigées vers un passé lointain mais qui est pour nous encore au futur.

Des grands-mères et des petits-enfants ont le même âge. Les adultes deviennent enfants et les vieux rajeunissent. Je me promène dans le parc avec ma gouvernante ; culotte courte, une inscription latine sur le ruban de mon béret matelot.

Je fais glisser des bateaux-destin en amont, en aval. Le dedans, le dehors, le haut et le bas se relaient.

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