Œuvre Peint

Un peintre pour les peintres

par Françoise Gilot

« […]Les dons naturels de Rozsda apparaissent très tôt. On peut presque dire qu’il est né peintre puisque dès l’âge de 19 ans il était parfaitement à l’aise dans la célébration de tonalités bien à lui, une technique à la cire, claire sur clair, où l’ombre s’irisait de gris transparent ou de bleu sans être jamais plus sombre que la lumière.

Au fil du temps, sa touche déliée va se colorer de plus en plus, se libérer et s’élargir de 1934 à 1939, sorte de cousinage de pensée plutôt que voisinage envers l’expressionnisme allemand. […]

C’est une période de développement à laquelle succède en 1940 une phase d’ inquiétude exprimée à travers des portraits, le sien, celui d’Alain d’Aubigny ou le mien qui précèdent de peu une véritable « descente aux enfers » : des images saturées de couleurs incandescentes et sombres, reflets de son angoisse existentielle et du drame historique qui l’entourent tels « Destruction et mort d’un papillon », « Pénombre » ou « Le roi du vrai » 1942.

Autant dans la première période, le sujet était envisagé grandeur nature, vu de près et comme à bout portant, autant à partir de 1944 et sur­tout, à partir de 1945, les formes échappent à tout contexte naturaliste.

Elles s’allègent et s’envolent happées dans tourbillon lyrique. La composition devient fugue musicale, se délite et s’atomise. Les éléments descriptifs, s’il en reste, appartiennent à la flore ou à la faune et parviennent jusqu’à nous sous un aspect fragmentaire.

Moi, Jésus et les autres (détail)
1958, huile sur toile, 54x65cm
La Tour de Babel (détail)
1958, huile sur toile, 82x100cm

A partir de 1957, l’année du retour à Paris, après les événements de Budapest de 1956, l’éclatement de l’espace Euclidien est un fait accompli et commence alors la vraie structuration très architectonique de l’univers intérieur de l’artiste. […] C’est à partir de ce moment que le spectateur ne peut plus se contenter d’un regard distrait et rapide envers l’univers de couleurs et de formes complexes qui se talonnent, s’enchevêtrent […] et s’engendrent mutuellement dans une genèse à venir qui présente en même temps quelques aspects nostalgiques du passé considéré comme une sorte d’étalon ou comme un paradis perdu.

Au fur et à me­sure des années, le langage devient plus autonome, se stratifie et se développe. On peut dire que cette atomisation de l’espace sensoriel et son remplacement progressif par un espace-temps existentiel et personnel fait penser, dans le do­maine littéraire, à « La recherche du temps perdu » de Proust.

Dans ses derniers travaux comme « Voleur de bicyclette » 1975, le langage du peintre se stylise de plus en plus. […]

N’entre pas qui veut dans l’univers intérieur d’Endre Rozsda, il s’y trouve des fausses entrées et des fausses sorties et il faut être capable de supporter le "Huis Clos" et la mort des apparences pour rejoindre l’artiste dans une vision désormais intemporelle qu’il nous convie cependant parfois à partager comme dans "La première Mort de Phenix" (1990), "Sorcellerie" (1987-1990), ou "Nouvelle Ecriture" (1992-1997). Endre Rozsda est comme la nature elle-même, il a horreur du vide et il aime à se le cacher ; à nous de savoir le découvrir et d’entrevoir sa vérité occultée par un jeu savant de mirroirs.

Le Roi du Vrai
1942, 60x116cm
Voleur de bicyclette
1975, huile sur toile, 97x130cm

Rozsda au Centre Pompidou

Diaporama œuvre peinte

Pommes et Cerises
Pommes et Cerises

1938, huile sur toile, 61x50cm

 
Empereur sur le trône
Empereur sur le trône

1940, huile sur toile, 92x65cm